BIENVENUE SUR LE SITE DE PHILIPPE DANVIN, AUTEUR DRAMATIQUE

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Feu mon cousin Germain (2010)    revenir à la pièce 

Scène 1 : un homme (lui), une femme (elle) et Daniel

 

LUI - Ils auraient pu prévoir des rafraîchissements, j'ai déjà connu des salles d'attente plus agréables.

ELLE - Question de contexte: dans un crématorium, c'est assez normal.

LUI - Qu'est-ce qui est normal ? Qu'après la mise en bière, je ne puisse pas boire...une bière ?

ELLE - Ce n'est pas le moment.

LUI - Avec toi, ce n'est jamais le moment: pour l'humour ou autre chose, ce n'est jamais le moment.

ELLE - Tu ne vas pas me faire une scène ? L'endroit est mal choisi.

LUI - Mal choisi ? Que choisit-on dans la vie ? On ne choisit pas sa famille, heureusement qu'on peut choisir ses amis.

ELLE - Tu n'as peut-être pas choisi ta famille mais respecte au moins ton cousin.

LUI - Germain. J'avais un cousin...germain qui s'appelait...Germain. Encore heureux qu'il n'avait pas de berger allemand.

ELLE - Peux-tu, s'il te plaît, respecter les défunts ?

LUI - Un.

ELLE - Quoi "Un" ?

LUI - C'est un défunt, pas "les". Il n'y a pas lieu de mettre Germain au pluriel même s'il est singulier d'avoir un cousin germain qui s'appelle...

ELLE (sèchement) - Tu l'as déjà dit.

LUI - Eh bien, figure-toi que j'aime le répéter. Un cousin germain qui se serait appelé Alphonse, ça ne m'aurait pas fait sourire mais (Prenant l'accent allemand.) un cousin germain appelé Germain, je ris, je ricane, je jubile.

ELLE - Tu jubiles alors qu'en ce moment le pauvre est en train...

LUI - ...de passer à la casserole (Il s'esclaffe.)

ELLE - Tu es odieux.

LUI - Lui, il était athée. Je suis odieux, il était athée. (Il s'esclaffe à nouveau.)

ELLE - Respecte les morts.

LUI - Nous progressons: il y a peu, c'était un défunt. A présent, il est simplement mort. Il a dû régresser dans ton estime.

ELLE - C'est toi qui régresses dans mon estime.

LUI - Dans la vie, on a ses périodes: on engraisse puis on régresse, mince alors ! Ensuite on maigrit et en vieillissant, on s'aigrit.

ELLE - Au lieu de philosopher, tu aurais mieux fait d'assister à la crémation.

LUI - Toi aussi.

ELLE - Je suis trop sensible.

LUI - Et moi, je n'en avais pas envie mais elle se prolonge la crémation, il est vrai que c'était un dur à cuire. (Il s'esclaffe à nouveau puis s'arrête subitement.) Attends, je vais le dire à ta place: respecte les défunts, que dis-je ? les morts, les décédés, les trépassés.

ELLE - Tout ça parce que tu n'aimais pas Germain. Si c'était l'un de tes amis à sa place...

LUI - Je dirais que j'ai un pote-au-feu. (Il s'esclaffe à nouveau.) Non, les potes, c'est sacré. Mais tu ne trouves pas que cela sent le brûlé ?

ELLE - Comment oses-tu ?

LUI - Il a bien osé toute sa vie courir les jupons, lui. Et sa pauvre épouse n'y a vu...que du feu.

Finalement, c'est bien qu'il se soit fait incinérer, il y a une justice.

ELLE - S'il y avait une justice pour condamner ton manque de respect, j'applaudirais des deux mains.

LUI - Tu as raison, respectons ... feu Germain. (Il s'esclaffe à nouveau.)

ELLE - Tu n'as décidément aucun sens moral.

LUI - Ne t'aurait-il pas déclaré sa flamme, à toi aussi, cet incinéré pour que tu t'ériges en défenderesse des valeurs ? Et à propos de valeurs, ne t'aurait-il pas couchée sur son testament par hasard ? (Il rit à nouveau.)

ELLE - C'est dans son lit qu'il m'a couchée si c'est ce que tu désires entendre. (Il s'est arrêté de rire.) Et si tu veux le savoir, il ... brûlait d'amour pour moi, il était ... tout feu tout flamme. Il avait un tempérament ... volcanique.

LUI (après un long silence) - Je ne te crois pas, tu me dis ça parce que je t'ai exaspéré.

ELLE - Tu ne me crois pas ? Tu en mettrais ta main...au feu ? Tu ne crois pas qu'il...se consumait d'amour pour moi ?

LUI - Eh bien, s'il se consumait, il n'en reste plus grand-chose à présent. Au fait, quel jour sommes-nous ?

ELLE - Mercredi.

LUI - Mercredi ? C'est le mercredi des cendres. (Il rit à nouveau.) En rentrant, tu me feras du poisson.

ELLE - Et si c'était du poison ? C'est tout ce que tu mérites. Et si tu continues, notre histoire se terminera...en queue de poisson. (Un temps.)

LUI - Alors comme ça, tu m'as trompé avec feu l'incinéré ?

ELLE - Oui mais il y a prescription: il est mort.

LUI - Mort, défunté, décédé, trépassé: peu importe. Plus de poursuites possibles, il a passé l'arme à gauche, avalé son extrait de naissance. Il est mort de sa belle mort. Il était poussière et il est retourné en poussières. Vive le mercredi des cendres !

ELLE - Je ne regrette rien: je t'ai trompé et tu l'as bien mérité.

LUI - Combien ?

ELLE - Quoi "Combien ?". Tu penses qu'il m'a payée ?

LUI - Combien de fois. Je te demande si tu m'as trompé souvent avec lui. Je me doute bien qu'il ne t'a pas payée. Bien que je sache qu'il allait voir aussi des professionnelles. Un jour, je l'avais croisé... (Il s'arrête net.)

ELLE - Tu l'avais croisé ? Ah bon ! Et où ça, dans une maison spécialisée où tu étais donc présent toi aussi ?

LUI (embarrassé) - Ne fantasme pas. Je voulais simplement dire que je l'avais croisé, qu'on avait parlé et qu'il m'avait avoué être allé voir une...péripa...non...une technicienne de surface.

ELLE - Une technicienne de surface ?

LUI - Une technicienne de surface ? Non: une technicienne de la surface. Voilà: de la surface, c'est ainsi qu'il les appelait. Il m'avait dit: cousin, il faut se faire plaisir et, comme on conduit sa voiture à l'entretien, il faut confier son corps à une technicienne de la surface.

ELLE (ironique) - De la surface, vraiment ? C'est prodigieusement intéressant, terre à terre mais intéressant. Mais pourquoi de la surface ?

LUI - Il parlait de la surface corporelle, de la superficie du corps...C'est pour ça que c'était un type qui ne manquait pas d'air. (Il rit à nouveau.)

ELLE - D'air ? Qu'est-ce que ça vient faire dans tes explications ?

LUI - L'aire, la surface, la superficie. Et un type qui ne manquait pas d'air aurait dû mourir étouffé. Oh ! comme je suis bon aujourd'hui ! Le mercredi des cendres, ça me réussit.

ELLE - Tu réussis surtout à ...noyer le poisson, à éviter d'avouer que tu l'avais croisé dans un endroit de luxure, un antre de perdition.

LUI - Un antre de perdition ? On entre ou on sort. Je n'y suis jamais rentré. Lui, il en sortait et sûrement euphorique après ce qu'il venait de connaître, donc il m'en a parlé.

ELLE - Parce qu'on est euphorique après ?

LUI (la regardant droit dans les yeux) - Je ne sais pas, je ne me rappelle plus. Il y a tellement longtemps mais je comprends pourquoi tu disais non. Avec d'autres, tu étais plus disponible, plus affirmative.

ELLE - Parle-moi plutôt de tes visites dans ces antres de perdition.

LUI - Parle-moi plutôt de l'hôtel où tu le retrouvais pour vous livrer à de la gymnastique. Je parie que c'était ça tes séances de fitness. Tu retrouvais l'incinéré, j'en mets ma main...au feu.

ELLE - Dépravé ! Débauché !

LUI - Je préfère ne pas te qualifier, les mots dépasseraient ma pensée. Me faire ça à moi et avec mon cousin encore bien.

ELLE - Avec ton cousin Germain, au moins ça restait dans la famille. Tu aurais préféré que je te trompe avec un inconnu ?

LUI - Qui ne l'aurait pas été pour toi. Mais Germain, je le connaissais suffisamment bien, et toi aussi d'ailleurs, pour savoir qu'il collectionnait les maîtresses. Tu ne représentais rien pour lui : juste un passe-temps, un nom au bas d'une liste.

ELLE - Et pour toi, je représente quelque chose ?

LUI - Bien sûr.

ELLE - Et quoi plus précisément ?

LUI (après un temps de réflexion) - Ma...femme, mon...foyer...mais en parlant de foyer, il n'est pas encore cuit celui-là ?

ELLE - Arrête de changer de conversation et tout spécialement avec des remarques déplacées. Ton foyer donc et...?

LUI - La chaleur de mon foyer. Mais en parlant de chaleur, quand tu y penses : tu meurs, tu refroidis et puis on te réchauffe à grandes flammes si tu choisis la crémation...

ELLE - Tu comptes poursuivre ton numéro de music-hall encore longtemps ?

LUI - Tu te rappelles quand nous avons été un bon moment ...en froid avec lui ? ...Oui, je sais, n'y revenons pas, c'est...du réchauffé.

ELLE - Quand tu étais en froid avec lui, parce que de mon côté, c'est à ce moment-là...

LUI - ...qu'il t'a déclaré sa flamme et comme je connais sa finesse, c'était sûrement...au lance-flammes.

DANIEL (rentrant) - Désolé, j'avais dit que j'écoutais jusqu'au bout mais j'interviens, car c'est vraiment n'importe quoi ! D'abord, que revient faire cette histoire de technicienne de la surface ? Je te rappelle que je n'en voulais pas.

ELLE - Moi aussi, Dany, ça m'a étonnée mais j'ai continué, je me souvenais encore de l'ancien texte.

LUI - Tu n'en voulais pas ?

DANIEL - Parfaitement. Si tu étais venu aux trois dernières répétitions, tu serais au courant.

LUI - Je t'ai à chaque fois prévenu que j'avais un empêchement.

DANIEL - Deux fois sur trois, à cinq minutes à peine du début de la répétition. Il n'y a pas que dans cette scène qu'il faut te rappeler la notion de respect.