BIENVENUE SUR LE SITE DE PHILIPPE DANVIN, AUTEUR DRAMATIQUE

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(Un décor très sobre: un canapé à l'avant-plan, constitué de grands dominos. Leblanc et Lenoir sont assis sur de grands cubes : Leblanc côté cour et Lenoir, côté jardin.)

 LEBLANC - Je suis le blanc.

LENOIR - Je suis le noir.

LEBLANC - Je suis la bonne conscience.

LENOIR - Je suis la mauvaise.

LEBLANC - Je suis l'oxygène de la vie.

LENOIR - Je mens comme je respire.

LEBLANC - J'inspire la confiance.

LENOIR - Je ne jure que par la trahison. Je suis Judas.

LEBLANC – Si tu te présentes sous ses traits, alors, je prends ceux de Jésus.

LENOIR - Es-tu prêt pour ton chemin de croix ?

LEBLANC - Est-ce que je te parle ?

LENOIR - Non, mais si tu es la bonne parole, je t'interromps, c'est de bonne guerre.

LEBLANC - Je suis la paix: j'en rêve, je l'imagine: j'imagine tous les vivants vivant en paix.

(Il continue en chantant « Imagine » de John Lennon.) Imagine all people living life in peace…

LENOIR - Si tu cites John Lennon, alors je rôde autour de son immeuble, j'attends son retour et je tire, je tire… je suis son assassin.

LEBLANC - Je suis surtout son message.

LENOIR - Donne-le moi, je le transmettrai.

LEBLANC - Tu le jetteras en chemin, je te connais.

LENOIR - Personne ne me connaît. Tu ne sais pas de quoi je suis capable.

LEBLANC - Du pire, je le sais depuis la nuit des temps.

LENOIR - La nuit, me voilà dans mon élément.

LEBLANC - Je suis le jour, je suis la lumière.

LENOIR - Je m'amuse à couper le courant. Certains ne le supportent pas: ils pètent littéralement les plombs.

LEBLANC - Du plomb, on devrait t'en remettre dans la cervelle !

LENOIR - Si tu tires sur moi au fusil de chasse, tu me ressembleras et j'aurai gagné: tu auras fait le mal, commis un péché.

LEBLANC - Je ne me prétends pas parfait. Je peux commettre des erreurs, surtout si je suis poussé à la faute par un démon tel que toi.

LENOIR - Démon, le mot est lâché. Mais ce n'est pas le seul.

LEBLANC - Ne fais pas le malin, même si cela te va très bien.

LENOIR - Je fais le malin parce que je suis le malin, dans "malin", il y a "mal", je fais le mal, je suis le mal.

LEBLANC - Je suis modestement le bien.

LENOIR - Pourquoi modestement ?

LEBLANC - Celui qui fait le bien agit discrètement, sans attirer l'attention. Je ne pense pas que cette manière d'agir soit la tienne, elle est même souvent ton contraire.

LENOIR - Contraire…ment à ce que tu penses, il m'arrive pourtant d'agir en catimini, sournoisement. Les effets sont alors, je te le concède, visibles parce que souvent spectaculaires.

LEBLANC - Le spectacle, parlons-en. Ils n'y vont plus ou si peu, ils sont agglutinés devant leur petit écran.

LENOIR - Où le…spectacle n'a rien de réjouissant.

LEBLANC - Effectivement: les actualités te ressemblent, elles sont tellement noires…

LENOIR - J'aime le noir, il me va si bien…

LEBLANC (songeur) - A peine entrecoupées de rose…

LENOIR - L'homosexualité au pouvoir !

LEBLANC - Si c'est tout ce que le rose évoque pour toi…

LENOIR - La couleur du carnet…moments de bonheur…carnet rose…j'ai horreur du bonheur, il me donne la nausée, j'ai envie de vomir.

LEBLANC - J'ai souvent la même envie en regardant la télévision: dix pour cent de culture et encore, à une heure où les gens cultivés sont au lit…

LENOIR - Occupés à faire des galipettes…bien qu’on puisse en faire à toute heure…ah ! que c’est bon les galipettes…dans un lit ou ailleurs…

LEBLANC – Si c’est avec l’élue de son cœur, pourquoi pas…Quatre-vingt-cinq pour cent d'abêtissement aux heures de grande écoute pour mieux manipuler les gens, pour leur faire tout gober.

LENOIR - Ne vois pas tout en noir…Je t'ai connu plus fort en calcul.

LEBLANC - Je te vois venir: dix plus quatre-vingt-cinq…il manque cinq pour cent, heureusement ! les cinq pour cent qui constituent l'exception…ces fictions, ces débats, ces émissions qui de temps en temps nous enrichissent culturellement et spirituellement, sans être obligés de veiller trop tard.

LENOIR - On peut les enregistrer.

LEBLANC - Et faire une demande en trois exemplaires à la vie pour avoir le temps de les visionner ?…L'existence est devenue le plus exigeant des marathons: courir, courir, encore et toujours courir. Et pourquoi ? On se le demande. Si encore on courait au sens propre, ce serait bon pour la santé…

LENOIR - Mais c'est au sens figuré et donc mauvais pour la santé…me voilà en  terrain favorable…en terrain miné…c'est vrai qu'ils ont mauvaise mine à force de toujours courir.

LEBLANC - La course pour la vie, la course au matérialisme, on oublie le côté spirituel, on m'oublie.

LENOIR - Tant mieux, tant mieux! Mon rêve: te voir devenir ermite.

LEBLANC - Cela restera un rêve, tu n'auras pas cette joie.

LENOIR - J'en ai d'autres que tu ne soupçonnes pas, que tu n'auras jamais le…bonheur de connaître.

LEBLANC – Crois-tu que je ne profite jamais de la vie ? Ce serait me caricaturer. Je ne suis pas un triste sire, je puise seulement mes joies dans de petites choses saines que tu n’as pas le…bonheur de connaître. Nos goûts et nos envies sont radicalement opposés, voilà tout.

LENOIR - Quel joli mot: "envie" !

LEBLANC - Tout nous oppose…je rêve de paix…

LENOIR (se levant) - Je veux la guerre…

LEBLANC (idem, nostalgique) - Je souhaite l'amour…

LENOIR - Je ne désire que la haine.

LEBLANC – J’aime les jolies fleurs…

LENOIR – J’adore les mauvaises herbes…

LEBLANC – Vive les pesticides !…Je vis la musique, l'harmonie…

LENOIR - Qu'elles sont belles les fausses notes !

LEBLANC - J'organise un grand concert pour les déshérités place de la Concorde..

LENOIR - Et moi une orgie pour les plus nantis place de la Discorde…

LEBLANC - Elle n'existe pas.

LENOIR - Je te le concède: elle n'est que virtuelle, mais tout devient virtuel dans ce monde…ils n'ont plus le sens de la réalité…un vrai régal pour moi.

LEBLANC - Pour moi, pas question de désespoir…mais surtout la lutte, la lutte !

LENOIR - As-tu l'air combattant ou con battu ?…en deux mots, bien entendu.

LEBLANC - Combattant…en un mot comme en cent, avec une fleur au bout de mon fusil et un hymne de paix aux lèvres…(Il se remet à chanter.) Imagine all people living life in peace…

LENOIR - On dirait un rescapé de mai soixante-huit. Ce que tu peux être ringard, vis avec ton temps, adapte-toi à l'époque, deviens un peu agressif, tu verras, cela fait du bien.

LEBLANC - Tu détournes le sens du mot "bien".

LENOIR - Je détourne beaucoup de choses: le sens des mots, de l'argent, des avions, parfois je les précipite même sur des tours… mais c'est l'argent que je préfère: c'est le nerf de la guerre.

LEBLANC - Hélas !

LENOIR - Il me semble avoir entendu un bruit de pas, ce doit être notre homme.

LEBLANC - Après sa journée de travail à l’école, il sera fatigué et se laissera aller à ses états d'âme.

LENOIR – Ceux-ci sont notre raison d'exister: sa journée de travail est terminée, la nôtre commence.

LEBLANC - Reprenons notre position assise…

LENOIR - Elle est favorable à l'analyse.

(Ils s'assoient tous les deux chacun de leur côté. L’homme rentre, une veste sur le dos et tenant à la main un cartable.)

L'HOMME (d’abord en aparté) – Alors, ils ne vous ont pas trop ennuyé ces deux-là avec leurs clichés vieux comme le monde ?  Je me présente : François Simon, prof d’histoire, modeste représentant de la race humaine, misérable et chétive créature aux prises avec un quotidien qui laisse peu de place aux rêves et surtout à leur concrétisation. (Il sort.)

LENOIR – Il va déposer son cartable…le rituel commence…

LEBLANC – Laisse un sens religieux au mot rituel, je parlerai plutôt d’habitude.

LENOIR – Si tu y tiens…

LEBLANC – J’y tiens, en effet.

(L’homme revient sans sa veste et son cartable et se met à réfléchir à haute voix.) – Et demain, j’ai rendez-vous avec des Américains pour un exposé via Internet.  Mais comment leur parler, comment leur expliquer à ces gars qui ne maîtrisent pas parfaitement le français ? (Il marque un temps d’arrêt puis se met à parler comme s’il donnait cours.)

Je suis l'homme…l'homme universel: blanc ou de couleur,… comme si le blanc n'était déjà pas une couleur ? Blanc ou de couleur donc, selon l'endroit où je suis né: dans des pays dits développés, dans les pays dits sous-développés. Mais qu'est-ce que le développement ? Est-ce la course à l'armement ? Qui sont les vrais civilisés ? Où sont les véritables sauvages ? On dit que je descends du singe et que celui-ci descend de l'arbre évidemment. Quand j'étais préhistorique, on m'a affublé de drôles de noms: australopithèque…

LEBLANC - Littéralement, le "singe du Sud".

LENOIR - La première branche de la famille, si j'ose dire…

L'HOMME - De singe du Sud, par référence à l'Afrique australe…

LEBLANC - Et non pas l'Australie…

L'HOMME - Je suis ensuite devenu l'homo habilis, l'homme habile.

LEBLANC - Donc capable de faire diverses choses avec les mains.

LENOIR (souriant) - On peut en faire des choses avec les mains.

LEBLANC - Jeu de mains, jeu de vilains.

L'HOMME - Un homme habile sait fabriquer des outils…

LENOIR - Des armes.

LEBLANC (à Lenoir) - Pour chasser des animaux et s'en nourrir, n'y vois rien d'autre de répréhensible.

L'HOMME - Mais un homme habile n'est pas pour autant quelqu'un qui se tienne bien droit.

LENOIR - De toute façon, un homme droit, ça n'existe pas.

LEBLANC (à Lenoir) - Et pourquoi pas ? Tu vois le mal partout, tu crois que tout le monde te ressemble ? Heureusement, on est loin du compte.

LENOIR - Pas si loin, pas si loin…

L'HOMME - La station verticale qui me caractérise, qui nous caractérise, c'est celle de l'espèce suivante appelée "homo érectus"…

LENOIR - Du sexe, enfin !

LEBLANC - Non, pas "Enfin !", ignare: "homo érectus" se traduit par "homme dressé".

LENOIR - Dressé ? Dressé par qui ? Par sa femme ? Déjà ?

LEBLANC (s'énervant et se levant) - Dressé égale debout, c'est l'homme debout et pas l'homme dompté par sa femme ou aux prises avec des envies sexuelles !

LENOIR - Ne te fâche pas, tu me ressembles.

LEBLANC - C'est juste: ce serait te faire trop d'honneur. Ecoutons-le plutôt.

L'HOMME (se massant le front en grimaçant) - Me voilà encore comme Jeanne d'Arc, j'entends leurs voix. Dès que je rentre dans cette pièce, ma tête me fait souffrir, mes pensées s'entrechoquent…

LENOIR - C'est l'homo aspirinus.

LEBLANC - Aspirinus ?

LENOIR - "Aspirinus", du nom "aspirine", médicament recommandé pour soigner la migraine…

L'HOMME - Mes idées sont moins perturbées quand je travaille. Là au moins, je n'ai pas le temps de trop penser... de penser si je fais bien ou mal, bref de me torturer. "Le travail, c'est la santé", comme dit la chanson.

LENOIR - Et il ne faut pas trop en faire pour la conserver...

LEBLANC - Ne rien faire, c'est l'oisiveté: elle est la mère de tous les vices.

LENOIR - Les vices à gauche, les boulons à droite, mais où sont les outils ? Volés par l'homo habilis, peut-être ?

LEBLANC - Tu te crois intéressant avec tes jeux de mots faciles ?

L'HOMME - Le travail a donc au moins une vertu: il occupe l'esprit. D'ailleurs, les gens qui ont quelque chose à oublier, un chagrin d'amour par exemple, noient leur chagrin dans le travail: c'est très sain à défaut d'être la solution idéale.

LENOIR - On peut noyer son chagrin dans l'alcool, c'est plus agréable.

LEBLANC - Des tas de choses sont plus agréables que l'alcool…faire du sport, avoir des contacts sociaux…

LENOIR - Réunis autour d'un bon verre.

LEBLANC - Si tu veux, puisque tu tiens à avoir le mot de la fin.

L'HOMME - Le stade de la réflexion, du raisonnement est celui de l'espèce suivante: l'homo sapiens, littéralement: l'homme doué de raison…

LEBLANC (s’asseyant et prenant l’attitude du penseur) - Je pense donc je suis.

LENOIR - Je suis surtout capable d'échafauder mille plans.

LEBLANC - Dommage que tu ne sois pas tombé de l'échafaudage !

LENOIR -Ai-je bien entendu ? Toi, la blancheur, toi, la pureté, tu me souhaitais du mal ?

LEBLANC - Ce n'est rien qu'un écart de langage, une réflexion malvenue qui ne reflète pas le fond de ma pensée…et je n’ai pas la prétention d’être parfait.

L'HOMME - Dernier stade: l'homo sapiens sapiens, l'homme moderne. Pourquoi deux fois "sapiens" ? A-t-on deux fois plus de jugeote qu'avant ? Rien n'est sûr. Aurait-t-on deux fois plus de soucis, de responsabilités ? Là, on se rapproche sûrement de la vérité. Nous serions même en dessous que cela ne m'étonnerait pas. (Il sort.)

LEBLANC - Moi non plus.

LENOIR (souriant) - Et ce surplus de soucis va souvent de pair avec une certaine agressivité, hé ! hé!

LEBLANC - Il n'y a pas matière à jubilation.

LENOIR - Question de point de vue !

LEBLANC - Tu vois le mal partout.

LENOIR - C'est bien ce que je disais: question de point de vue. Placé comme je le suis, je vois partout et je vois le mal partout.

LEBLANC - Tu as hélas ! raison dans les grandes lignes mais tu oublies de mentionner toutes ces poches de résistance, tous ces havres de paix qui cultivent en moi l'espoir d'un monde meilleur.

LENOIR - Non mais ! Ecoutez-moi ça… Utopie, cher ami! "Un monde meilleur", c'est une expression qui appartient au passé ou à un futur hautement improbable, je ne te savais pas amateur de science-fiction.

LEBLANC (soupirant) - Mon Dieu !

LENOIR - C'est l'heure de la prière ?

LEBLANC - C'est toujours l'heure de la prière, espèce d'incroyant !

LENOIR - C'est l'appel, tous à la mosquée, inclinez-vous chers fidèles. L'appel à la guerre sainte, c'est comme ça que j'aime la religion.

LEBLANC - Religion ne veut pas dire intégrisme ou extrémisme, un musulman n'est pas un terroriste, ta vision est aussi réduite que tes capacités intellectuelles.

L'HOMME (qui était allé se servir une bière) - Nos capacités intellectuelles sont donc optimales mais l'homme moderne est sous, moyennement ou surdoué.

LENOIR - Je préfère les souls. Qui a bu boira, c'est bien connu.

LEBLANC - Tu ne vas pas assimiler les gens qui boivent un verre à des alcooliques ? Il n'est pas interdit de boire modérément.

L’HOMME (en aparté) – Je ne sais pas ce que vous en pensez mais c’est aussi mon avis.

LENOIR - J'avais oublié qu'on buvait du vin à la messe. A ta santé, curé ! (chantant Brel), Adieu curé, je t'aimais bien, adieu curé je t'aimais bien, tu sais…

LEBLANC - Laisse Brel reposer en paix.

LENOIR - Pourquoi ? Il m'aurait approuvé, il n'était pas croyant.

LEBLANC - Ce n'est pas pour ça qu'il ne peut pas avoir fait le bien autour de lui.

LENOIR - Ou le mal dans certaines circonstances…

LEBLANC - Je suis suffisamment réaliste pour reconnaître les mérites des athées ou dénoncer l'hypocrisie de certains qui se disent religieux.

LENOIR - J'en reste presque bouche bée.

LEBLANC - Presque seulement ? Quel dommage!

L'HOMME (savourant sa boisson et en aparté) Qu’ils restent tous les deux bouche bée, le rêve, n’est-ce pas ? (ensuite normalement) - Ah! Peu importe le quotient intellectuel quand on a soif,  ou peut-être est-ce cela qu'on appelle la soif de connaissances ?…Hm! je sens que j'ai soif d'apprendre (Il se ressert.) Foutu métier, l'enseignement!… L'Histoire, en plus, ils s'en moquent comme du premier caleçon d'Hitler.

LENOIR - L'une de mes idoles.

LEBLANC - Le caleçon ?

LENOIR (grimaçant) - Spirituel, vraiment très spirituel.

LEBLANC - A mon image, tout simplement.

LENOIR - Quelle modestie!

LEBLANC - Je rectifie: c'est de la connaissance de soi.

L'HOMME - La connaissance, l'apprentissage, ils s'en moquent et ne parlons pas du goût de l'effort…ah, le goût de l'effort! …En voie de disparition le goût de l'effort, en tout cas sur une voie de garage…et du train où vont les choses, cela ne risque pas de s'améliorer.

LENOIR - Il me plaît pourtant bien ce train, d'autant qu'il roule à l'allure d'un TGV.

LEBLANC - La vitesse pour illustrer la facilité, le manque de volonté. Ils ont envie de rouler à 40 à l'heure mais ils enfourchent un cyclomoteur au lieu d'essayer avec un bon vélo. En voie de disparition qu'ils disaient le goût de l'effort, en voie de disparition…

LENOIR - Il faut passer une annonce: "Perdu goût de l'effort, prière de le rapporter…mais à qui au fait, à qui ?

LEBLANC - A pratiquement à tout le monde hélas ! à pratiquement tout le monde.

LENOIR - Vous cherchez tellement vos mots, cher Leblanc, que vous les répétez: « en voie de disparition…A pratiquement à tout le monde… » Vous manquez d'imagination, mon cher Leblanc.

LEBLANC - Je ne suis pas "Votre cher Leblanc" !

L'HOMME - Ah! Et leur imagination, parlons-en de leur imagination. Zéro ! Pour la créativité, ils repasseront, ils sont juste bons à reproduire, si possible ce qu'ils ont vu ou entendu, pas ce qu'ils ont lu évidemment, ils ne lisent pas… ou plus, à condition qu'ils aient commencé un jour…Qu’ont-ils commencé d’ailleurs ? …Et fini ? Parce qu’il faut bien dire qu’ils abandonnent tout en chemin…Ils zappent…génération zapping, génération idio-visuelle…génération écran…génération des grossiers de l’écran.

LEBLANC – Et si on interdisait la télévision ?

LENOIR – Interdire une telle source de plaisirs ? Tu es fou !

LEBLANC – Tu as déjà oublié les chiffres que je t’ai cités tantôt ? On peut sacrifier 15 % de positif quand il s’agit de neutraliser 85 % de négatif.

L’HOMME – Négatif…Je dois être trop négatif. J’espère que mes pensées sont trop sombres pour être le reflet de la réalité mais j’en doute…je suis sans doute simplement réaliste, hélas !

LEBLANC – J’en ai bien peur.

LENOIR – Tu as peur ? Ne t' en fais pas, mon petit, je suis là.

LEBLANC – Je n’ai pas besoin de ta protection. Vade retro, satanas !

LENOIR – Satanas, j’aime assez…Satanas, délicieux, ce nom latin, délicieux !

(Le téléphone sonne, l’homme décroche.)

L’HOMME – Salut, Laurent !…La routine, la routine mais j’ai de plus en plus de mal à me motiver…Toi aussi ? Demain, j’ai une vidéo-conférence…oui, via Internet…avec des Américains qui ont appris le français…Ils connaissent mal l’Histoire, du moins celle qui a précédé la découverte de l’Amérique…oui, 1492…Colomb, oui, enfin, on n’en est pas trop sûr, il y a sans doute eu les Vikings avant eux…non, je n’ai pratiquement rien préparé…Tu crois que c’est facile de s’exprimer avec un vocabulaire simple pour qu’ils comprennent ?…Non, très peu de détails, je dois me contenter des grandes lignes : des premières traces de l’homme avec son évolution à 1492 et peut-être un peu au-delà…Tu vois le genre ?…Trois-quarts d’heure…bonjour les clichés et les lieux communs : les pyramides en Egypte, Jules César…(Il sourit.) Non, sans Astérix et Obélix, les châteaux-forts au Moyen Age…Bref, ça va être passionnant…On se voit demain après les cours ? O.K….Salut ! (Il raccroche.) Astérix et Obélix, quel con, celui-là !

LENOIR – Les nouvelles technologies, quelle évolution !

LEBLANC – Négative, Lenoir, négative. On peut reprendre à peu de choses près les chiffres de la télévision. Internet est une vraie poubelle où sévissent un tas de détraqués.

L’HOMME (en aparté) – Est-ce qu’ils sont aussi branchés avec vous ? Ils vont bientôt vous parler de l’ADSL.

LENOIR – J’adore les détraqués : sans eux, la vie serait si morne, si désespérément positive.

LEBLANC – Et je n’ai même pas cité tous ces jeux débiles, ces fausses informations, tout se sexe qui s’étale…Comment un jeune pourrait-il y trouver un point de repère valable ?

LENOIR – Il y a des moteurs de recherche.

LEBLANC – Tu parles ! Le mot le plus fréquemment demandé doit être « sexe » justement.

LENOIR – Tu as l’air drôlement bien au courant…Il faut bien qu’ils fassent leur éducation.

LEBLANC – Aux dépens de la véritable éducation.

L’HOMME – Ah ! ces nouvelles technologies ! Avait-on besoin d’Internet dans l’enseignement ? Laissez-moi rire: un pas en avant, mon œil ! Un grand saut en arrière, oui !

Il faut revenir à la base : de la lecture, de l’écriture, du calcul…Internet ? Laissez-moi rire…

LENOIR (avec un grand sourire) – Je ris avec vous, je suis même complètement écroulé.

LEBLANC – Oh mais écroule-toi carrément, je n’attends que cela…l’effondrement général du mal…le rêve…

LENOIR – L’utopie, encore une fois.

L’HOMME – Que vais-je leur dire demain à ces Ricains ? …J’ai intérêt à mettre sur papier quelques idées…sans plan, je ne m’y retrouverai pas et eux non plus d’ailleurs. (Il sort et va chercher de quoi noter. Il revient en faisant un petit signe.) Ladies et Gentlemen, hello ! (Il grimace.) Non, tout doit se faire en français (Il sort et revient aussitôt.) chers étudiants et chers collègues, bonjour…tiens ! et avec le décalage horaire, est-ce que je peux encore dire bonjour ?…On s’en fout du décalage horaire !

LENOIR (à Leblanc) – Tu voudrais que tous les hommes soient égaux : tu y as pensé au décalage horaire ?…fameuse source d’inégalité, le décalage horaire.

LEBLANC – Ce n’est pas comme ça qu’il faut le voir.

LENOIR – Vois-le comme tu le veux, varie les angles, ça ne changera rien à l’inégalité.

L’HOMME – Chers amis, bonjour donc, l’Histoire coïncide avec l’apparition de l’écriture…heu…coïncide, est-ce qu’ils vont comprendre ?…L’Histoire commence avec l’apparition de l’écriture donc un peu…(il sourit.) a little…avant  3 000 avant Jésus-Christ…heu…deux fois avant…ça ne va pas…plus de 3 000 ans environ avant la naissance du Christ en Mésopotamie…non, ils vont croire que le Christ est né en Mésopotamie, c’est l’écriture qui y est apparue et vers 3 000 ans environ avant le Christ en Egypte…c’est pas très clair tout ça…

LENOIR – Mésopotamie…Egypte…Tous ces gens étaient polythéistes, ils adoraient de nombreux dieux.

LEBLANC – Et alors ?

LENOIR – Alors ? Adorer de nombreux dieux, ça prouve bien qu’un seul ne peut pas exister.

LEBLANC – Je suis loin d’être d’accord : ça ne prouve rien du tout…décalage horaire…polythéistes maintenant…ça ne tient pas debout ! Non, ça ne prouve rien du tout. Tu fais dire à l'Histoire ce qu'elle ne dit pas.

L'HOMME (d’abord en aparté) – Ils me cassent les pieds. Ils font sûrement pareils avec vous, n’est-ce pas ? (ensuite normalement) On qualifiait de polythéistes ces peuples, car ils adoraient de nombreux dieux…polythéistes, ils ne vont pas comprendre un mot pareil…dans quelle galère me suis-je embarqué ?

LENOIR - Joli mot, la galère…la vie est devenue une vraie galère avec tous ces gens que l'on mène en bateau.

LEBLANC - Hélas! la vie n'est plus un long fleuve tranquille.

LENOIR - Mais plutôt un lac infesté de crocodiles…si j'avais le choix je rajouterais des piranhas… voire même quelques requins.

LEBLANC - Tu n'es qu'un vulgaire prédateur assoiffé de sang.

LENOIR - Pas seulement de sang, Leblanc, pas seulement de sang.

L'HOMME - Ne parlons donc plus de polythéistes…disons plutôt que la religion…la religion est souvent au centre de la vie, des activités quotidiennes…oui ça,  ils devraient le comprendre…et s'ils ne le comprennent pas, c'est le même prix…